Il y a des films qui arrivent à Cannes comme une confirmation. Aquí de Tiago Guedes en est un. Sélectionné en Cannes Première au 79e Festival, le film a été présenté le 18 mai au Théâtre Claude Debussy, en présence du réalisateur, des acteurs, du producteur Paulo Branco — et de J. M. Coetzee lui-même. Le Nobel de littérature dans la salle. C'est une image rare.
Un réalisateur qui revient en grand
Tiago Guedes avait déjà présenté Traces en sélection officielle à Cannes en 2022. Avant ça, The Domain avait été sélectionné en compétition à Venise en 2019. Avec Aquí, il confirme ce que le cinéma portugais murmure depuis des années : il y a là une voix, une vision, une façon de filmer qui n'appartient qu'à lui.
Le film est une adaptation de la Trilogie de Jésus de J. M. Coetzee — trois romans publiés entre 2013 et 2019 : L'Enfance de Jésus, Les Jours scolaires de Jésus, La Mort de Jésus. Une œuvre inclassable, entre parabole et dystopie, qui interroge l'identité, la mémoire, la filiation, et ce que signifie arriver quelque part sans passé.
Réalisation : Tiago Guedes
Scénario : Tiago Guedes et Luís Araújo, d'après la Trilogie de Jésus de J. M. Coetzee
Production : Portugal / France · Paulo Branco
Durée : 203 minutes
Sélection : Cannes Première · 79e Festival de Cannes · 18 mai 2026
Casting : Manolo Solo, Patricia López Arnaiz, Sergi López, Lambert Wilson, Ángela Molina, Albano Jerónimo
Un non-lieu entre deux eaux
Dans Aquí, tout le monde a laissé derrière soi son passé et son identité. Sur cette nouvelle terre sans nom, Simón prend un enfant sous son aile — David, qui a perdu sa mère. Ensemble, avec Inés qu'ils identifient comme figure maternelle possible, ils forment un semblant de famille. Mais David résiste. Et c'est dans cette résistance que tout se joue.
« J'ai filmé cet état d'exil comme une amnésie historique postmoderne. Simón et Inés tentent d'ancrer David dans un monde sans modèles, mais c'est l'enfant qui, à travers une figure quichottesque, revendique le pouvoir de l'inconsistance et du mythe. »
Ce territoire sans nom, cette arrivée dans un monde où tout recommence, résonne avec quelque chose de profondément lusophone. L'exil. La mémoire effacée. Le passage d'une rive à l'autre. Coetzee, Prix Nobel sud-africain, a écrit une œuvre universelle — et c'est un réalisateur portugais qui en a capté la résonance intime.
Un film de 203 minutes — et ça compte
Aquí est une œuvre philosophique qui n'a pas peur du silence, de l'abstraction ni de l'incertitude métaphysique. Trois heures vingt de cinéma — pas pour tout le monde, et c'est précisément ce qui en fait l'importance. Visuellement, Guedes approche cet univers avec une austérité remarquable. Pas de mysticisme décoratif, pas d'excès esthétique. La caméra dépouille jusqu'à ce qu'il ne reste que la présence sensorielle : les visages, les pensées, le silence, la lumière.
Guedes a tenu à restituer la langue de Coetzee — selon ses propres termes, cette capacité inhabituelle à dire beaucoup avec très peu. C'est le pari de tout le film : faire confiance au vide, à la durée, à ce que l'image peut porter sans l'aide du récit.
Ce que ça dit du cinéma portugais
Aquí n'est pas un film sur le Portugal. Mais il est fait par le Portugal, produit par Paulo Branco — l'homme qui a accompagné Manoel de Oliveira pendant des décennies — et il porte dans ses fondations cette façon particulière qu'a le cinéma lusophone d'habiter le temps autrement. Lentement. Profondément. Sans chercher à rassurer.
C'est le cinéma portugais sur la Croisette. Et il y est à sa place.