Il y a des vies qui ressemblent à des romans. Celle de Luís de Camões est de celles-là — sauf que personne n'aurait osé l'inventer. Soldat borgne, prisonnier, naufragé, exilé en Asie pendant dix-sept ans, amoureux éconduit, génie méconnu de son vivant. Et au bout de tout ça, un poème — Os Lusíadas — qui est devenu l'âme littéraire d'un peuple.
Une jeunesse obscure et tumultueuse
On ne sait presque rien de sa naissance. Vers 1524 ou 1525, probablement à Lisbonne ou à Coimbra — les historiens se disputent encore. Ce qu'on sait, c'est qu'il a reçu une éducation humaniste solide, fréquenté l'université, lu les Latins et les Grecs avec la même ardeur. Un jeune homme brillant, fougueux, qui tombe amoureux d'une dame de la cour — certains disent Catarina de Ataíde, immortalisée dans ses poèmes sous le nom de Natércia — et qui est banni de la cour pour cette liaison trop audacieuse.
Puis vient la chute. En 1552, lors de la procession de la Fête-Dieu à Lisbonne, Camões blesse un officier royal dans une rixe. Il est emprisonné au Tronco, la prison de Lisbonne. Un an de geôle. Un pardon royal acheté, semble-t-il, au prix d'un engagement militaire.
Le soldat et la mer
Il s'embarque en 1547 comme simple soldat pour Ceuta, la garnison portugaise au Maroc. C'est là qu'il perd l'œil droit au combat. On l'imagine revenant à Lisbonne avec une blessure dans le visage et quelque chose d'inentamé dans le regard — cette façon qu'ont certains de voir plus loin que les autres justement parce qu'ils ont tout perdu.
En 1553, il s'embarque à nouveau — cette fois pour les Indes. Il passera dix-sept ans hors de Portugal, de Goa à Macao, de la côte du Mozambique aux rivages de la Chine. Il combat, il naufrage, il survit. La légende dit que lors du naufrage du fleuve Mékong, en 1559, il sauve son manuscrit en nageant — tenant les pages au-dessus des flots avec un seul bras. Vraie ou fausse, cette image dit quelque chose d'essentiel sur l'homme : le poème avant tout. Même la vie après.
Os Lusíadas — l'épopée d'un peuple
Os Lusíadas est publié en 1572, à Lisbonne, deux ans après son retour au Portugal. Camões a cinquante ans, il est ruiné, malade, presque oublié. Et pourtant ce livre — dix chants, 1102 strophes en octave royale — va traverser les siècles.
Le titre vient du latin Lusus, fils légendaire de Bacchus et ancêtre mythique des Portugais. Os Lusíadas signifie littéralement Les Lusitaniens — mais c'est le voyage de Vasco de Gama vers les Indes qui sert de fil conducteur. Camões y mêle la mythologie grecque et romaine à l'histoire portugaise, les dieux de l'Olympe aux navigateurs de l'Atlantique, dans une langue d'une densité et d'une beauté qui n'a pas vieilli.
Ce qui rend ce poème unique, c'est qu'il dit plusieurs choses à la fois. Il célèbre la grandeur portugaise — les découvertes, la bravoure, l'audace — mais il en dit aussi le prix. La séparation des familles au départ des navires, la mer comme promesse et comme menace, l'empire comme gloire et comme deuil. C'est un poème patriotique qui n'est pas aveugle. Un hymne qui contient sa propre mélancolie.
La saudade avant le mot
Camões n'emploie pas souvent le mot saudade — mais toute son œuvre en est traversée. Cette nostalgie d'un bonheur qui a peut-être existé, ce manque de ce qu'on n'a jamais complètement possédé. Dans ses sonnets, il écrit l'amour perdu avec une précision qui dépasse le sentiment personnel pour toucher quelque chose d'universel.
« Transforma-se o amador na cousa amada. »
L'amant se transforme en la chose aimée. En sept mots portugais, il dit ce que la philosophie a mis des siècles à formuler.
Il revient au Portugal pauvre, malade, sans reconnaissance officielle. Une maigre pension royale, insuffisante. Il meurt en 1580, la même année que le Portugal perd son indépendance au profit de l'Espagne — comme si les deux événements étaient liés, comme si le pays ne pouvait supporter de perdre l'un et l'autre en même temps.
Ce qu'il reste
Son tombeau est aux Jéronimos, à Belém — ou plutôt son cénotaphe, car personne ne sait vraiment où il est enterré. En face de lui, de l'autre côté de l'église, repose Vasco de Gama, celui qu'il a chanté. Le navigateur et le poète, séparés par la nef, réunis par l'histoire.
Sur le tombeau, on peut lire : Aqui jaz Luís de Camões, príncipe dos poetas do seu tempo — Ici repose Luís de Camões, prince des poètes de son temps.
Prince des poètes de son temps. Et peut-être de tous les temps en langue portugaise — cette langue qu'il a portée, façonnée, rendue capable de tout dire, y compris l'indicible.