Il y a des hommes qui arrivent trop tôt. Dom Duarte, cinquième roi du Portugal, est de ceux-là. Né en 1391 à Viseu, fils de Jean Ier et de Philippa de Lancastre, il monte sur le trône en 1433 et meurt cinq ans plus tard, emporté par la peste noire, à quarante-sept ans. Un règne bref. Une œuvre immense.
On l'appelle o rei filósofo — le roi philosophe. Ce n'est pas une métaphore de courtisan. C'est une description exacte.
Le Leal Conselheiro
Son œuvre majeure, le Leal Conselheiro — le Loyal Conseiller — est un objet littéraire inclassable. Ce n'est pas un traité de gouvernement au sens classique. Ce n'est pas non plus un journal intime, ni un recueil de maximes. C'est quelque chose d'autre — une exploration intime du pouvoir, de la morale, de la souffrance et de l'âme humaine, écrite par un homme qui exerce le pouvoir et qui en souffre.
Dom Duarte y mêle des conseils pratiques de gouvernance à des méditations sur la condition humaine, des réflexions sur la justice à des confessions sur sa propre fragilité intérieure. Il écrit comme un homme qui pense en même temps qu'il gouverne — et qui sait que les deux activités sont douloureuses.
L'humeur mélancolique
Au cœur du Leal Conselheiro, il y a un passage extraordinaire. Dom Duarte cherche à décrire un état d'âme particulier, qu'il appelle nojo ou desprazer — une sorte d'humeur mélancolique complexe, liée non pas à une cause précise mais à une disposition intérieure, à un poids diffus qui n'a pas de nom.
Il n'emploie pas le mot saudade — le terme n'est pas encore dans l'usage courant au XVe siècle. Mais ce qu'il décrit, c'est exactement ça : cette tension entre le présent et l'absent, entre ce qui est et ce qui aurait pu être, entre la joie possible et la douleur réelle. Cette aspiration vers quelque chose d'impossible à saisir. Ce manque sans objet précis.
« La saudade existait avant d'avoir un nom. Dom Duarte fut le premier à tenter de la saisir. »
Avant le mot, la chose
C'est un paradoxe fascinant : la saudade existait avant d'avoir un nom. Elle était là, dans la chair et dans l'esprit des Portugais du XVe siècle — hommes qui partaient en mer sans savoir s'ils reviendraient, femmes qui attendaient sur les quais, enfants qui grandissaient sans père. Un peuple en mouvement perpétuel, tiré entre la terre qu'il quitte et l'horizon qu'il cherche.
Dom Duarte, enfermé dans la responsabilité royale, a vécu cette tension de l'intérieur. Le pouvoir sépare — de ses proches, de lui-même, de la vie ordinaire qu'il n'aura jamais. Et c'est dans cet espace de séparation qu'il a cherché à formuler quelque chose que la langue ne lui offrait pas encore.
Le philosophe et le roi
Ce qui frappe dans le portrait de Dom Duarte, c'est la cohérence entre l'homme et l'œuvre. Il défend une éthique du pouvoir fondée sur la justice, la sagesse et la modération — non pas par idéalisme naïf, mais parce qu'il a mesuré, dans son propre corps, ce que coûte l'exercice du pouvoir quand il est mal orienté.
Son règne est bref — cinq ans — mais il laisse une empreinte sur la pensée portugaise qui dépasse largement sa durée. Il est l'ancêtre intellectuel d'une tradition qui verra Camões chanter la grandeur et la mélancolie, Pessoa multiplier les identités pour fuir la souffrance d'en avoir une seule, et des millions de Portugais partir vers d'autres terres en emportant dans leurs bagages ce sentiment indéfinissable que leur langue finira par nommer.
Ce qu'il nous dit
Dom Duarte nous dit que la saudade n'est pas une invention romantique du XIXe siècle ni une construction touristique du XXe. C'est quelque chose de beaucoup plus ancien, de beaucoup plus profond — une disposition particulière de l'âme portugaise face au temps, à l'absence et au désir.
Et que cette disposition, loin d'être une faiblesse, est une façon de voir le monde avec plus d'acuité que les autres. Voir ce qui manque. Ressentir ce qui part. Nommer ce qui n'a pas encore de nom.
C'est peut-être ça, finalement, la définition la plus juste d'un philosophe.