Il y a une façon particulière d'arriver à Lisbonne quand on l'a déjà aimée. Ce n'est pas le voyage d'un touriste. Ce n'est pas non plus tout à fait un retour. C'est quelque chose entre les deux — une retrouvaille avec quelqu'un dont on a idéalisé l'absence, et qu'on retrouve tel qu'il est, c'est-à-dire différent du souvenir.
Les premiers contacts sont un peu nerveux.
On arrive en mai, et Lisbonne a la délicatesse de se mettre en scène. Les jacarandas sont en fleur — cette couleur mauve légèrement irréelle qui tombe sur les trottoirs comme une promesse qu'on n'a pas demandée. L'Avenida da Liberdade en est couverte. On lève les yeux et on oublie un instant qu'on cherchait ses repères. C'est le piège de Lisbonne. Elle sait être belle au moment précis où on commence à douter d'elle.
On descend vers la Baixa par la Rua Augusta — cette artère piétonne pavée de petites pierres blanches ornées de motifs géométriques noirs, qui traverse la ville basse comme une colonne vertébrale. Les boutiques se succèdent, les terrasses débordent. Et puis, au bout, la Praça do Comércio s'ouvre d'un seul coup sur le Tage. On s'arrête toujours là. On ne peut pas faire autrement.
Le Tage à Lisbonne n'est pas un fleuve ordinaire. Il est trop large, trop calme, trop lumineux pour ça — dont on ne voit pas l'autre rive, avec ce goût d'embruns qui arrive par vagues et qu'on avait oublié. Une lumière dorée traîne sur l'eau en fin de journée. On comprend pourquoi les peintres sont venus ici. Pourquoi on ne repart jamais vraiment.
On prend le train au Cais do Sodré. La ligne longe le Tage vers l'ouest, offrant sur le fleuve une série de tableaux que les voitures ne voient pas. En chemin, on dépasse le pont du 25 Avril — anciennement pont Salazar, rebaptisé après la Révolution des Œillets d'avril 1974. Ses câbles rougeâtres, sa silhouette suspendue rappellent sans ambiguïté le Golden Gate de San Francisco. Ce n'est pas un hasard — les deux ouvrages ont été construits par la même entreprise américaine.
On descend à Belém. Le Monument aux Découvertes surgit comme une proue de navire en pierre — cent mètres de calcaire blanc en forme de caravelle, avec à sa tête Henri le Navigateur. À ses pieds, une mosaïque représentant un planisphère géant — les routes tracées par les navigateurs aux XVe et XVIe siècles, gravées à même la terre comme une promesse tenue. Un peu plus loin, la Tour de Belém se dresse au bord de l'eau dans son style manuélin délicat — dentelle de pierre, motifs marins, balcons ajourés. Elle a vu partir les caravelles. Elle les a vues ne pas revenir.
Puis le Monastère des Jéronimos. C'est ici que Lisbonne donne le meilleur d'elle-même. Un chef-d'œuvre du style manuélin — ce gothique fleuri, maritime et végétal, commandé par le roi Manuel Ier pour commémorer le retour de Vasco de Gama des Indes. Financé par les richesses du commerce des épices, il a mobilisé des artisans de toute l'Europe pendant plus d'un siècle. L'église abrite les tombeaux de Vasco de Gama et du poète Luís de Camões, auteur des Lusiades. À l'entrée du cloître, un cénotaphe rend hommage à Fernando Pessoa — il n'est pas physiquement enterré ici, mais sa présence symbolique s'impose. Trois génies d'un même pays, réunis dans la même pierre. Trois façons différentes d'avoir aimé ce bout du monde.
Le cloître, ensuite. On passe sous les arcades et on s'arrête net. Les colonnes torsadées de cordages, les motifs marins gravés dans chaque chapiteau, la lumière dorée qui traverse les galeries en double étage. C'est un des plus beaux espaces architecturaux d'Europe. On peut y rester longtemps. On devrait. Avant de remonter, il faut s'arrêter à la Pastelaria de Belém — fondée en 1837, inventrice des pastéis de nata originaux. La recette est toujours secrète. La queue en vaut la peine.
Pastelaria de Belém — Fondée en 1837, elle est l'inventrice des pastéis de nata originaux. La recette est toujours secrète. La queue en vaut la peine. Pour rentrer en centre-ville, le tramway 15E longe le Tage — plus lent qu'un taxi, infiniment plus beau.
On remonte vers le mirador de Santa Luzia — ce balcon suspendu au flanc de l'Alfama entre la ville et le fleuve. Une fresque d'azulejos sur le mur raconte la Lisbonne d'avant le tremblement de terre de 1755. On s'arrête devant elle comme devant une photographie ancienne. Le Tage en contrebas, les toits rouges, les antennes qui se mêlent aux cheminées. Rien n'a vraiment changé. Tout a changé.
Mais on regarde mieux, ensuite. Les façades d'azulejos de l'Alfama — il en manque, maintenant. Des cases vides dans les carreaux bleus et blancs, comme des dents absentes dans un sourire. Ces lacunes ont quelque chose d'honnête — elles disent le temps qui passe sans chercher à le camoufler. Les façades aussi ont vieilli. Cette peinture jaune pâle légèrement écaillée — on ne sait plus si c'est de la négligence ou du style. Probablement les deux. Lisbonne a toujours été une ville qui confond le délabrement et le charme, et qui s'en sort à chaque fois.
Le tram 28 remonte vers l'Alfama en empruntant des ruelles si étroites que les rétroviseurs frôlent les façades. Il tourne devant la Sé — la cathédrale romane du XIIe siècle, la plus ancienne de Lisbonne — et continue de monter vers le château São Jorge, la forteresse médiévale construite par les Maures qui domine la ville. Les vues depuis les tours sont parmi les plus belles de Lisbonne — sur le Tage, sur la Praça do Comércio, sur les deux ponts qui enjambent le fleuve.
Château São Jorge — Les vues depuis les tours sont parmi les plus belles de Lisbonne. Sur le Tage, sur la Praça do Comércio, sur le pont du 25 Avril et, par temps clair, sur le pont Vasco da Gama au loin. Prévoir au moins une heure.
Le soir, on descend dans les casas de fado. Ces salles intimes où le silence est sacré, où l'on sirote un verre de porto en écoutant une voix qui dit l'absence. C'est ici que le fado existe vraiment, loin des scènes touristiques. Un soir à Lisbonne sans fado dans l'Alfama, c'est un soir à moitié vécu.
Le lendemain matin, on commence au Rossio. La grande place aux pavés en vagues de pierre noire et blanche, les cafés centenaires, les pigeons, le bruit sourd de la ville qui tourne autour. Au centre, les deux fontaines baroques crachent leur eau sans se soucier du monde — elles sont là depuis 1847, elles seront là après nous.
À deux pas, l'Elevador de Santa Justa surgit au milieu des ruelles comme un objet venu d'ailleurs — dentelle de métal rivetée de 45 mètres, cabines en bois d'origine. Elle relie la Baixa au Largo do Carmo. Depuis la plateforme sommitale, la vue embrasse les toits de la ville basse, le château São Jorge sur sa colline d'en face, et au loin, le Tage.
Monastère des Jéronimos — L'entrée de l'église est gratuite. Le cloître est payant — et indispensable. Arriver après 15h en semaine pour éviter les groupes. Prévoir deux heures minimum.
On prend ensuite la ligne rouge du métro jusqu'au Palais du Marquis de Fronteira — un des joyaux méconnus de Lisbonne, un palais baroque du XVIIe siècle dont les jardins sont tapissés d'azulejos du sol au faîte des murs. Les bassins, les allées, les frises de carreaux bleus et blancs. Un endroit hors du temps, presque secret. Exactement comme Lisbonne aime être.
L'après-midi appartient au Parque das Nações. Les stations de métro de la ligne orientale, construites pour l'Exposition universelle de 1998, sont parmi les plus belles d'Europe. Le quartier lui-même est le Lisbonne de demain — construit il y a trente ans et déjà légèrement vieilli avec grâce, comme tout ce qui touche cette ville. On marche jusqu'au Tage. Le pont Vasco da Gama est visible au loin — 17 kilomètres, dont 12 au-dessus de l'estuaire, le plus long pont de l'Union européenne. L'Océanorium termine le parcours — l'un des plus grands d'Europe, construit sur pilotis dans le fleuve.
Avant de partir, il faut retourner une dernière fois au bord de l'eau. Prendre un bateau, si le temps le permet. La vue sur Lisbonne depuis le fleuve est différente de toutes les autres. La ville se révèle dans son ensemble — ses collines, ses toits rouges, ses monuments.
Il y a un mot portugais pour ce qu'on ressent en quittant cette ville. Vous le connaissez déjà. Ce n'est pas seulement la nostalgie d'un endroit. C'est le manque de ce qu'on n'a jamais complètement possédé. Lisbonne ne s'appartient pas. Elle se laisse traverser, habiter un temps, puis elle vous regarde partir avec ce même sourire discret.
On repart toujours un peu amoureux. Et un peu incomplet.
C'est peut-être ça, la définition exacte de la saudade — pas le souvenir de ce qu'on a eu, mais le pressentiment de ce qu'on n'aura jamais tout à fait.
Lisbonne, je t'ai tant aimée.
Je t'aimerai toujours.