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Il y a des chansons qui font pleurer sans qu'on sache exactement pourquoi. O Emigrante du Conjunto Maria Albertina est de celles-là. On l'entend dans une cuisine, dans une voiture, dans une salle des fêtes un samedi soir quelque part en banlieue parisienne — et quelque chose se serre. Même chez ceux qui ne comprennent pas tous les mots. Même chez les enfants de la deuxième génération qui n'ont connu le Portugal que l'été.

C'est ça, une chanson qui devient un hymne.

Un groupe, une famille

Le Conjunto Maria Albertina est l'un des groupes musicaux portugais les plus populaires. Il a été fondé en 1959 par António Rodrigues et sa fille Maria Albertina — une affaire de famille, comme beaucoup de choses dans la culture populaire portugaise. Le groupe trouve rapidement son public : cette musique de bal, rythmée et mélancolique à la fois, qui accompagne les fêtes et les rassemblements de la communauté.

O Emigrante sort en 1977 et rencontre un succès immédiat au Portugal comme à l'étranger. En France particulièrement, où des centaines de milliers de Portugais vivent depuis les années 1960, la chanson circule de main en main, de tourne-disque en tourne-disque. Elle dit quelque chose que personne n'avait encore dit aussi simplement, aussi directement.

Ce que dit la chanson

O Emigrante dit l'essentiel en peu de mots. Le départ, la distance, le manque. Le désir de rentrer un jour. Et cette aspiration ultime — mourir au Portugal, être enterré dans la terre où on est né. Ce n'est pas de la sentimentalité bon marché. C'est une vérité profonde que portaient des milliers d'hommes et de femmes partis travailler sur les chantiers de France, dans les usines d'Allemagne, les rues de Luxembourg — en se disant que c'était temporaire, que bientôt ils rentreraient, que la maison au village les attendait.

Beaucoup ne sont jamais vraiment rentrés. Leurs enfants sont français. Leurs petits-enfants aussi. Mais la chanson, elle, est restée.

« Ils voulaient aller mourir au Portugal — être enterrés dans la terre où ils étaient nés. »

La bande-son d'une génération

O Emigrante fait partie de la bande-son du film Les gens du salto – La photo déchirée de José Vieira — un documentaire sur la mémoire de l'immigration portugaise en France. Ce n'est pas un hasard. La chanson est peut-être le document le plus honnête de cette époque — plus immédiat qu'une archive, plus vrai qu'un témoignage, parce qu'elle parle directement aux tripes.

À l'époque, de nombreux Portugais vivaient dans des conditions difficiles, loin des leurs. Nombreux d'entre eux auraient préféré être dans leurs petits villages et voir le visage de leur mère. C'est ce que la chanson capture. Pas la grandeur de l'exil, pas l'héroïsme de ceux qui sont partis pour nourrir leur famille — mais la petite douleur quotidienne, discrète, qui ne disparaît jamais tout à fait. Le visage de la mère. L'odeur du village. Le son des cloches le dimanche matin.

Conjunto Maria Albertina · O Emigrante · 1977

Pourquoi elle dure

O Emigrante dure parce qu'elle est juste. Elle ne fait pas de la misère un spectacle, elle ne transforme pas la souffrance en folklore. Elle la dit simplement, avec une mélodie qui reste dans la tête longtemps après que le disque s'est arrêté.

Et parce que ce qu'elle décrit n'est pas fini. Il y a encore aujourd'hui des Portugais qui partent, des familles séparées, des enfants qui grandissent à distance de leurs grands-parents. La chanson a presque cinquante ans. Elle n'a pas vieilli.

On dit que la saudade ne se traduit pas. O Emigrante prouve que parfois, elle se chante.

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