On croit connaître la saudade. On la range du côté du passé — nostalgie d'un pays quitté, d'une enfance révolue, d'un amour perdu. On la peint en sépia, on la chante en mineur, on la confond volontiers avec la mélancolie ou le regret.
Mais il y a une autre saudade. Moins connue, plus étrange. Plus portugaise encore, peut-être.
La saudade du futur.
Le manque de ce qui n'a pas encore eu lieu
Dom Duarte, au XVe siècle, décrivait dans son Leal Conselheiro une mélancolie sans objet précis — non pas le souvenir d'une chose perdue, mais l'aspiration vers quelque chose d'impossible à saisir. Teixeira de Pascoaes, au début du XXe siècle, faisait de la saudade le moteur de l'âme portugaise — non pas une plainte, mais une force créatrice, un élan vers l'horizon.
Ce qu'ils pressentaient tous les deux, sans le formuler exactement ainsi, c'est que la saudade n'est pas seulement tournée vers le passé. Elle peut aussi pointer vers l'avenir. Le manque de ce qu'on n'a pas encore vécu. L'aspiration vers ce qui n'existe pas encore mais qui devrait exister. La douleur douce d'un monde meilleur qu'on pressent sans pouvoir le toucher.
C'est la saudade du futur.
Un peuple qui a toujours regardé l'horizon
Pour comprendre ce concept, il faut revenir à ce que le Portugal est historiquement — un pays tourné vers la mer, vers l'inconnu, vers ce qui se trouve au-delà de la carte connue. Les navigateurs portugais du XVe siècle ne naviguaient pas seulement vers des terres à conquérir. Ils naviguaient vers quelque chose qu'ils ne pouvaient pas encore nommer — une idée du monde plus vaste, une promesse d'horizon.
Cette disposition à se projeter vers ce qui n'existe pas encore — à avoir la nostalgie du futur avant même qu'il arrive — est peut-être la caractéristique la plus profonde de l'identité portugaise. Un peuple qui a fait de l'espoir une philosophie. Qui a construit des caravelles pour aller vérifier ses rêves.
« Fernando Pessoa écrit sur le Portugal comme sur un pays qui n'a pas encore accompli sa destinée. La saudade de Pessoa n'est pas nostalgique. Elle est prophétique. »
Fernando Pessoa, dans Mensagem, son unique livre en portugais, écrit sur le Portugal comme sur un pays qui n'a pas encore accompli sa destinée. Pas comme un pays déchu de sa grandeur passée — mais comme un pays en attente de ce qu'il doit encore devenir. La saudade de Pessoa n'est pas nostalgique. Elle est prophétique.
Le Portugal de demain
Qu'est-ce que cela dit du Portugal contemporain ? Un pays qui a envoyé une partie de sa population aux quatre coins du monde — et qui regarde ses enfants de la diaspora revenir avec des idées nouvelles, des compétences accumulées ailleurs, une façon d'être portugais enrichie par l'expérience de l'autre. Un pays qui, après des décennies de dictature et d'isolement, a embrassé l'Europe et la modernité avec une vitesse qui a surpris ses voisins.
Ce Portugal-là ne regarde pas en arrière. Il regarde vers un futur qu'il pressent sans pouvoir encore le dessiner entièrement. Il a la saudade de ce qu'il va devenir.
Une philosophie pour l'époque
Il y a quelque chose de profondément contemporain dans ce concept. Dans un monde saturé d'immédiateté, d'images et de bruit, la saudade du futur propose autre chose — une façon de désirer le monde avec patience, de porter en soi l'idée de ce qui devrait être sans se résigner à ce qui est.
Ce n'est pas de l'utopie naïve. Ce n'est pas non plus de la résignation nostalgique. C'est quelque chose entre les deux — une tension créatrice, une façon d'habiter le présent en étant hanté par une promesse qu'on n'a pas encore tenue.
Teixeira de Pascoaes disait que la saudade est ce qui fait avancer le Portugal. Peut-être que la saudade du futur est ce qui peut faire avancer le monde — cette capacité rare à ressentir l'absence de quelque chose qui n'existe pas encore comme une douleur réelle, et à vouloir, contre toute évidence, aller le chercher.
Ce que dit ce pays
Le Portugal est petit. Il est à l'extrémité du continent, là où la terre finit et où la mer commence. Il n'a pas les ressources de l'Allemagne, ni la démographie de la France, ni la puissance économique de l'Angleterre.
Mais il a quelque chose que peu de pays possèdent : une façon de ressentir le temps qui n'appartient qu'à lui. Une capacité à tenir ensemble le passé et le futur dans un même sentiment — la saudade — sans que l'un écrase l'autre.
Ce pays qui a regardé l'horizon pendant des siècles regarde encore.
Il attend quelque chose. Il pressent quelque chose.
Un pays qui a la saudade de ce qu'il va devenir.