Il faut une heure depuis Lisbonne. Parfois moins. Et pourtant, quand le train s'arrête en gare de Sintra et qu'on sort sur le quai, quelque chose a changé. L'air est différent — plus humide, plus vert, chargé de cette odeur de pierre mouillée et de forêt dense qui descend des collines. On n'est plus dans la même ville. On n'est plus dans le même siècle.
Sintra fait ça. Elle vous prend et vous déplace.
Byron avait raison
Lord Byron y est passé en 1809, jeune homme de vingt et un ans, en route vers le Portugal occupé par les troupes napoléoniennes. Il a écrit à sa mère : Sintra est sans aucun doute l'un des endroits les plus délicieux du monde. Dans Childe Harold, il l'appellera l'Eden glorieux. Ce n'était pas de la courtoisie diplomatique — c'était de l'émerveillement pur.
Deux siècles plus tard, rien n'a fondamentalement changé. Les palais sont toujours là. Les forêts aussi. Et cette lumière particulière, dorée et brumeuse à la fois, qui donne à tout le paysage un aspect de décor de conte.
Les palais comme états d'âme
Sintra est une ville de palais — mais pas de la même façon que Versailles ou l'Escorial. Ici, chaque palais dit quelque chose de différent, et ensemble ils racontent l'histoire d'un pays qui a toujours rêvé plus grand que ses dimensions.
Le Palais de la Pena est perché au sommet de la Serra. Il surgit dans la brume comme une hallucination chromatique — jaune ocre et rouge sang, tourelles néo-gothiques, arches manuélines, statues de tritons. C'est le palais du roi Ferdinand II, construit au XIXe siècle dans un style romantique délirant qui ne ressemble à rien d'autre. On l'aime ou on le déteste. On ne l'oublie jamais.
Le Palais de Monserrate est le plus discret et le plus beau. Construit pour un aristocrate anglais amoureux de l'Orient, il mêle le néo-mauresque, le gothique et le romantique dans un jardin qui ressemble à un paradis tropical. Moins visité que la Pena, il mérite qu'on s'y attarde.
La Quinta da Regaleira
Il faut parler à part de la Quinta da Regaleira. Ce n'est pas exactement un palais — c'est un caprice de milliardaire, un labyrinthe symbolique construit au début du XXe siècle par António Carvalho Monteiro, riche négociant en café passionné d'alchimie, de franc-maçonnerie et de mythologie. Le résultat est vertigineux.
Un château néo-manuélin aux tours ornementées. Des jardins à plusieurs niveaux. Et, au fond d'un sentier qui descend dans la végétation dense — le puits initiatique. Un puits à ciel ouvert, de dix-sept mètres de profondeur, dont on descend les marches en spirale jusqu'au fond, dans le noir et l'humidité. À mi-chemin, les galeries souterraines s'ouvrent dans toutes les directions.
On ressort de là avec l'impression d'avoir traversé quelque chose. Quoi exactement, on ne saurait pas le dire.
Le Palais National et le château des Maures
Le Palais National est le plus ancien — ses deux cheminées coniques qui dominent le centre-ville sont visibles de loin, anachroniques et majestueuses. C'est le palais des rois du Moyen Âge, celui de la vie quotidienne royale, avec ses azulejos, ses cuisines gigantesques, ses salles de réception où le temps semble suspendu.
Au-dessus, les ruines du château des Maures dominent tout depuis leur crête rocheuse. Construites entre le VIIIe et le IXe siècle, elles ont vu passer les Maures, les Portugais, les rois, et les romantiques anglais du XIXe siècle qui venaient s'y promener en se croyant dans un poème. Les murs courent sur les rochers comme une blessure dans le paysage. La vue depuis les tours, par temps clair, porte jusqu'à l'Atlantique.
« On revient de Sintra avec quelque chose de difficile à nommer. Pas exactement de la nostalgie. Plutôt une forme de mélancolie douce. »
Ce qu'on emporte
On revient de Sintra avec quelque chose de difficile à nommer. Pas exactement de la nostalgie — la nostalgie suppose qu'on y ait déjà vécu. Plutôt une forme de mélancolie douce, cette impression que quelque chose d'essentiel existe encore quelque part, dans ces forêts, ces pierres, ces jardins trop grands pour une seule visite.
Il faudrait revenir. En hiver, quand les touristes sont partis et que la brume enveloppe tout. En automne, quand les feuilles changent et que les sentiers se vident. Sintra est une ville qui se révèle à ceux qui prennent le temps — et qui résiste à ceux qui sont pressés.
Comme toutes les choses qui valent la peine.