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À deux kilomètres à l'ouest de Cascais, là où la côte commence à se déchirer, l'Atlantique a creusé dans la falaise quelque chose qui ressemble à une blessure. Une arche de calcaire érodée, un gouffre qui s'ouvre sur les entrailles de la roche, et les vagues qui s'y engouffrent avec un grondement sourd, comme une respiration profonde et menaçante.

On l'appelle la Boca do Inferno. La Bouche de l'Enfer. Le nom est excessif. L'endroit, lui, est réel.

La géologie d'abord

La formation est le fruit d'un long processus. L'eau de pluie, légèrement acide, a dissous une veine de calcaire plus tendre dans la falaise, créant d'abord une grotte. L'action continue des vagues a ensuite provoqué l'effondrement du plafond, laissant place au gouffre et à l'arche que l'on observe aujourd'hui.

Ce que ça donne concrètement : les vagues de l'Atlantique s'engouffrent dans la cavité, remontent le long des parois rocheuses et jaillissent par l'ouverture supérieure en une explosion d'écume. Par temps de tempête, le spectacle est saisissant. Par temps calme, le grondement reste — sourd, continu, comme si la roche respirait.

Le premier film

En 1896, un cinéaste britannique pointe sa caméra vers la caverne et tourne treize secondes de film muet — A Sea Cave Near Lisbon. C'est l'un des premiers films de l'histoire du cinéma mondial, et la Boca do Inferno en est le sujet. Ces images de vagues qui semblent dévorer la roche fascinent les premières audiences du monde entier. Ce lieu existe dans l'histoire du regard autant que dans celle de la géologie.

La légende

Dès le XIXe siècle, les romantiques portugais et britanniques voyaient dans ce lieu une porte symbolique vers les profondeurs infernales, à cause du grondement des vagues et du caractère inquiétant du site. La légende locale raconte qu'un sorcier, éconduit par une jeune femme de Cascais, ouvrit un gouffre sous ses pas et ceux de son bien-aimé pour les précipiter en enfer. C'est ce gouffre, dit-on, que les vagues continuent de chercher à refermer depuis des siècles.

Le Portugal a toujours su habiller ses paysages de récits. La Boca do Inferno n'échappe pas à la règle.

« En 1930, Cascais avait réuni deux des personnages les plus inclassables du XXe siècle au bord d'un gouffre qu'on appelle l'Enfer. »

Crowley, Pessoa et le faux suicide

C'est l'histoire la plus étrange de ce lieu — et peut-être la plus portugaise.

En septembre 1930, Aleister Crowley, occultiste britannique, mage autoproclamé, personnage sulfureux par excellence, séjourne à Cascais. Il cherche à échapper à sa compagne de l'époque, Hanni Jaeger, magicienne et danseuse allemande. Avec la complicité de Fernando Pessoa, il simule son propre suicide. Crowley quitte secrètement le Portugal tandis que Pessoa remet à la presse une lettre d'adieu rédigée en portugais approximatif.

La lettre disait en substance : Je ne peux pas vivre sans toi. L'autre Bouche de l'Enfer me recevra — elle ne sera pas aussi chaude que la tienne.

Trois semaines plus tard, Crowley réapparaît à Berlin, à sa propre exposition. Le pseudo-suicide n'était qu'un coup de publicité. Sur le site, une plaque commémore cet épisode singulier.

Pessoa et Crowley. Le poète aux mille visages et le mage aux mille masques. Deux ans de correspondance, une amitié improbable, et cette mise en scène finale au bord d'un gouffre. Il est difficile d'imaginer un endroit plus approprié.

Ce qu'on ressent

La Boca do Inferno est l'un de ces lieux qui n'ont pas besoin de commentaire. On s'y poste. On regarde les vagues entrer. On écoute le grondement sourd qui monte des profondeurs. On sent le sel sur le visage.

Et on comprend pourquoi les romantiques du XIXe siècle y voyaient une porte vers autre chose. Pas l'enfer — mais quelque chose à la frontière du monde connu, là où la terre cède et où l'océan prend ce qui lui appartient.

✦ Informations pratiques

Accès : À 2 km à l'ouest du centre de Cascais — 20 minutes à pied le long de la côte

Entrée : Gratuite

Depuis Lisbonne : Train depuis la gare de Cais do Sodré, ligne de Cascais — environ 40 minutes

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